vendredi 29 mars 2013

Shikoku jour 5 : de Tengu à gelato

Dans le refuge au pied du sommet, je m'extirpe du sac de couchage vers 6h20. Je comptais me lever sur les coups de cinq heures, mais la montre, mal réglée, m'a permis de faire la grasse matinée.

Il fait froid. J'enlève les longs bas de laine et le chandail portés pour la nuit et enfile mes vêtements de la journée. Plusieurs couches sont de mise : t-shirt thermal, mince gilet de laine, épaisse chemise de coton, veste, coupe-vent.

La seule lumière à pénétrer dans le refuge provient du petit évent, près du plafond, duquel deviner la météo de la journée relève de l'impossible. Pour en avoir le coeur net, j'ouvre la porte. Sans être radieux, le temps est frais mais clément, avec passages nuageux.


Je bois le café préparé la veille, préparé étant peut-être un peu fort lorsqu'il s'agit de mélanger eau et grains dans une bouteille et de laisser infuser toute la nuit, puis je déjeune, assis dans l'entrée du refuge à observer le paysage montagnard.

Après avoir étendu mon sac de couchage et les vêtements portés pendant la nuit pour les libérer de l'humidité, j'amorce l'ascension. Parfois les escaliers et les passerelles sont libres de neige, du moins partiellement, mais bien souvent je dois progresser à flanc de montagne dans la neige de printemps, qui heureusement tient bien en place et s'enfonce juste assez pour me permettre une prise stable. S'il faut absolument y faire face, c'est le type de neige à souhaiter : plus molle et la progression est lente et pénible à force de s'enfoncer jusqu'aux genoux, plus dure et presque impossible d'obtenir une prise solide sans crampons. Je fais particulièrement attention aux plaques glacées, en marchant sur la végétation en bordure de sentier au besoin.


Je m'accorde des pauses-photo par-ci, par-là, si bien qu'au bout de quarante minutes je parviens au temple perché sur l'un des deux sommets. J'y suis fin seul, accompagné que par le souffle du vent, alors même que le ciel se dégage. De là se pavane le pic Tengu, qui déchire le paysage, point final de mon ascension et accessible depuis une crête me semblant vertigineuse par moments.


J'amorce le dernier droit. Le vent est fort, mais pas au point de redouter qu'il m'emporte. À un certain moment, je jete un coup d'oeil au bout de la crête. Une falaise vertigineuse attend l'alpiniste qui perd pied. Je m'en éloigne.

J'attends le point le plus élevé de l'ouest du Japon. Tout autour, que de la montagne, quel tableau! S'y trouve l'écriteau indiquant l'altitude, arrimé à une longue chaîne. Je suis donc libre de me prendre en photo, panneau à la main.



Plus d'une demi-heure s'écoule. Je suis nullement pressé car j'ai la montagne à moi seul et que j'ai le sentiment de l'avoir méritée. Mais puisque toute bonne chose a une fin, j'amorce le retour au refuge.

De là, je fais mes bagages et ingurgite des kilojoules pour la descente. Un grimpeur solitaire arrive à ma hauteur. Bien équipé, il doit être en fin de soixantaine et semble en excellente forme physique. Nous parlons pendant un moment, puis je lui souhaite bonne chance pour la montée finale.

Un second randonneur se pointe, un quart-d'heure plus tard. Il est tout le contraire du premier : un peu bedonnant, il progresse sans bâton de marche et, au lieu de bottes, n'est chaussé que de simples souliers de course. Je l'avertis que c'est presque de la folie de tenter d'atteindre le sommet, équipé si légèrement. Il acquiese et poursuit sa route.

J'entreprends la descente. Elle se déroule plutôt bien, et heureusement il ne reste qu'un kilomètre lorsque j'arrive à bout de mes réserves d'eau. Arrivé à la bâtisse abritant le haut des gondoles, je prends le temps de remettre dans mon sac les articles superflus laissés la veille dans un casier.

Je redescends dans la gondole de 16h20, qui me fait descendre de 900 mètres jusqu'à la route qui me permettra de revenir à Komatsu, la ville la plus proche. Puisque je me trouve tout au bout de cette route et ce, hors-saison, je dois attendre près de 20 minutes avant le premier automobiliste, qui heureusement s'arrête sans hésiter. 

En l'absence d'automobilistes, les photos de fantaisie sont de mise

Tokuoka, qui doit avoir mon âge, revient d'une journée de randonnée, décidée sur un coup de tête en se levant. Il me dépose à la station Komatsu. Il est déjà 17 heures, je ne sais trop que faire, Komatsu comme telle me semble sans intérêt. Je regarde la carte, et constate que la prochaine ville d'importance, Toon, est à une trentaine de kilomètres au sud-ouest. J'en écris les caractères (東温) sur une page de cahier spiralé, et vais me poster au coin de la route nationale menant à cette ville, juste en face de la station. J'ai comme stratégie d'y faire du pouce jusqu'à l'obscurité, puis, en cas d'insuccès, de prendre le train vers Imabari, ville plutôt au nord-ouest.

Je dois bien y être depuis 40 minutes lorsqu'une jolie fille traverse la rue et me demande ce que je fais là. Je lui explique mon voyage axé sur le pouce, puis notre conversation diverge sur divers sujets. Elle m'indique le restaurant de pâtes où elle travaillera ce soir, dès 18h30. L'envie de faire du pouce se dissipe comme par magie. Ce doit être que l'idée d'un bon spagat m'est alléchante après une longue journée de randonnée, ou bien que Yuko m'est tombée dans l'oeil.

Il reste encore trente minutes avant l'ouverture du restaurant. Je lui demande si elle connaît un onsen près, question d'arriver bien propre pour le souper et de me libérer de ces vêtements de montagne. Aucun qui soit à distance de marche, qu'elle me répond, mais elle convient de me prêter le vélo réservé aux employés du restaurant pour me rendre à l'établissement le plus près, à deux kilomètres. Je prends des vêtements de rechange et ma trousse, j'enfourche la bécane et fonce jusqu'à l'onsen promise.


Je reviens au restaurant cinquante minutes plus tard, rafraîchi et les talons m'abritant l'estomac, et on m'installe au comptoir. L'endroit est bondé, les cuisiniers et les serveurses, dont Yuko, travaillent sans relâche. J'ai à peine le temps de lui parler entre les commandes à prendre, les plats à servir, les tables à desservir.

Je commande des pâtes à la mozzarella et aux tomates. Elles sont délicieuses. Je m'en veux de ne pas avoir opté pour l'omori, la portion extra large. Tout à coup, les lumières sont tamisées, et de la cuisine on apporte un gâteau à un client en chantant happy birthday. Les lumières rallumées, j'en profite pour mentionner à Yuko qu'hier aussi, c'était le jour de ma naissance.

Quelques minutes plus tard et c'est à mon tour de me mériter un gelato d'anniversaire, gracieuseté de la maison. De Tengu à gelato, belle manière de couronner la journée!






2 commentaires:

Vivy Ruest a dit...

Bonne fête Julien! J'aime beaucoup la photo "de fantaisie" avec le cerisier en fleurs.

Julien a dit...

Merci Évelyne! Partout où je suis allé jusqu'à présent dans mon voyage, les cerisiers sont de toute beauté!